Le sommeil à distance (1884-1887)
> Pierre Janet – Note sur quelques phénomènes de somnambulisme (1886)
Pierre Janet a vingt-six ans et enseigne la philosophie au lycée du Havre quand le docteur Gibert, médecin de la ville qui pratique l’hypnotisme, lui fait connaître Mme B., une femme de la campagne sujette depuis l’enfance à des accès de somnambulisme naturel. Elle ne sait pas écrire, se montre timide et a toujours refusé les médecins qui voulaient l’étudier. Elle séjourne au Havre du 24 septembre au 14 octobre 1885. Datée du 14 novembre, la note est communiquée à la Société de psychologie physiologique, que préside Charcot, puis publiée dans la livraison de février 1886 de la Revue philosophique. Le PDF reproduit aussi les trois réponses qui la suivent dans la revue : Charles Richet, J. Héricourt et H. Beaunis y rapportent chacun un fait analogue, et Héricourt précise que la communication a été présentée par Paul Janet, l’oncle de l’auteur.
Janet décrit d’abord le sommeil provoqué. Une pression de la main suffit ; suit une léthargie où seule la personne qui a endormi le sujet peut produire contractures et attraction, puis un somnambulisme où la paysanne timide devient « très hardie, très vive », moqueuse. La pression ne suffit pourtant pas : si l’opérateur pense à autre chose, le sommeil ne vient pas ; s’il pense à l’endormir sans la toucher, elle s’endort. Viennent alors les essais à distance. Le 3 octobre, Mme B. déjoue l’ordre de Gibert en mettant les mains dans l’eau froide. Le 9, Janet la trouve endormie à l’heure fixée. Le 14, Gibert l’endort depuis Graville, à deux kilomètres, à une heure choisie par un tiers. Suivent des suggestions mentales à échéance, données front contre front : offrir un verre d’eau, fermer à clé les portes de la maison, ouvrir un parapluie. Elles sont comprises plus qu’exécutées, et la somnambule s’invente des raisons pour justifier ses gestes.
Le ton compte autant que les faits. Janet signale chaque doute, admet que la suggestion ordinaire invoquée par Bernheim pourrait expliquer les premiers essais, garde pour lui les descriptions de photographies que personne n’avait vues et s’abstient « à dessein » de conclure. Ce qu’il note en passant, le changement de caractère d’un état à l’autre et le lien exclusif qui unit la somnambule à celui qui l’a endormie, deviendra la matière de L’Automatisme psychologique, où Léonie occupe une place centrale. La recherche psychique retiendra surtout le sommeil à distance. Relue aujourd’hui, la note montre la dissociation et l’hypothèse télépathique apparaître ensemble, au chevet du même sujet.
Télécharger le texte en PDF (Revue philosophique, t. XXI, février 1886, p. 190-204 : note de Janet, suivie des notes de Ch. Richet, J. Héricourt et H. Beaunis ; source Internet Archive / University of Toronto)