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Sigmund Freud - Psychanalyse de la superstition

Nous voyons une autre preuve de l’existence d’une connaissance inconsciente et refoulée de la motivation des actes manqués et accidentels dans cet ensemble de phénomènes que forment les superstitions. Je vais illustrer mon opinion par la discussion d’un petit événement qui servira de point de départ à nos déductions.

Rentré de vacances, je commence à penser aux malades dont j’aurai à m’occuper au cours de l’année qui commence. Je pense en premier lieu à une très vieille dame que je vois depuis des années (voir plus haut) deux fois par jour, pour lui faire subir les mêmes interventions médicales. Cette uniformité m’a souvent fourni une condition favorable à l’expression de certaines idées inconscientes, soit pendant le trajet, soit pendant les interventions. Elle est âgée de 90 ans, et il est naturel que je me demande au commencement de chaque année combien de temps il lui reste encore à vivre. Le jour auquel se rapporte mon récit, je suis pressé et prends une voiture pour me faire conduire chez elle. Tous les cochers de la station de voitures qui se trouve devant ma maison connaissent l’adresse de la vieille dame, car il n’en est pas un qui ne m’ait déjà conduit chez elle plusieurs fois. Or, ce jour-là il arrive que le cocher s’arrête, non devant sa maison, mais devant une maison portant le même numéro, et située dans une rue parallèle et ressemblant en effet beaucoup à celle où demeurait ma malade. Je constate l’erreur et la reproche au cocher qui s’excuse. Le fait d’avoir été conduit devant une maison qui n’était pas celle de ma malade signifie-t-il quelque chose ? Pour moi non, c’est certain. Mais si j’étais superstitieux, j’aurais aperçu dans ce fait un avertissement, une indication du sort, un signe m’annonçant que la vieille dame ne dépasserait pas cette année. Plus d’un avertissement ou signe enregistré par l’histoire est fondé sur un symbolisme de ce genre. Je me dis qu’il s’agit d’un incident sans aucune signification.

Il en aurait été tout autrement si, faisant le trajet à pied et absorbé par mes « réflexions » et « distrait », je m’étais arrêté devant la maison de la rue parallèle, au lieu d’arriver devant la maison de ma malade. Je n’aurais pas alors parlé d’accident et de hasard, mais j’aurais vu dans mon erreur un acte dicté par une intention inconsciente et ayant besoin d’une explication. Si je m’étais ainsi « trompé de chemin », j’aurais probablement dû interpréter mon erreur en me disant que je m’attends bientôt à ne plus trouver ma malade en vie.

Ce qui me distingue d’un homme superstitieux, c’est donc ceci : Je ne crois pas qu’un événement, à la production duquel ma vie psychique n’a pas pris part, soit capable de m’apprendre des choses cachées concernant l’état à venir de la réalité ; mais je crois qu’une manifestation non-intentionnelle de ma propre activité psychique me révèle quelque chose de caché qui, à son tour, n’appartient qu’à ma vie psychique ; je crois au hasard extérieur (réel), mais je ne crois pas au hasard intérieur (psychique). C’est le contraire du superstitieux : il ne sait rien de la motivation de ses actes accidentels et actes manqués, il croit par conséquent au hasard psychique ; en revanche, il est porté à attribuer au hasard extérieur une importance qui se manifestera dans la réalité à venir, et à voir dans le hasard un moyen par lequel s’expriment certaines choses extérieures qui lui sont cachées. Il y a donc deux différences entre l’homme superstitieux et moi : en premier lieu, il projette à l’extérieur une motivation que je cherche à l’intérieur ; en deuxième lieu, il interprète par un événement le hasard que je ramène à une idée. Ce qu’il considère comme caché correspond chez moi à ce qui est inconscient, et nous avons en commun la tendance à ne pas laisser subsister le hasard comme tel, mais à l’interpréter.

J’admets donc que ce sont cette ignorance consciente et cette connaissance inconsciente de la motivation des hasards psychiques qui forment une des racines psychiques de la superstition. C’est parce que le superstitieux ne sait rien de la motivation de ses propres actes accidentels et parce que cette motivation cherche à s’imposer à sa connaissance, qu’il est obligé de la déplacer en la situant dans le monde extérieur. Si ce rapport existe, il est peu probable qu’il soit limité à ce seul cas. Je pense en effet que, pour une bonne part, la conception mythologique du monde, qui anime jusqu’aux religions les plus modernes, n’est autre chose qu’une psychologie projetée dans le monde extérieur. L’obscure connaissance [1] des facteurs et des faits psychiques de l’inconscient (autrement dit : la perception endopsychique de ces facteurs et de ces faits) se reflète (il est difficile de le dire autrement, l’analogie avec la paranoïa devant ici être appelée au secours) dans la construction d’une réalité supra-sensible, que la science retransforme en une psychologie de l’inconscient. On pourrait se donner pour tâche de décomposer, en se plaçant à ce point de vue, les mythes relatifs au paradis et au péché originel, à Dieu, au mal et au bien, à l’immortalité, etc. et de traduire la métaphysique en métapsychologie. La distance qui sépare le déplacement opéré par le paranoïaque de celui opéré par le superstitieux est moins grande qu’elle n’apparaît au premier abord. Lorsque les hommes ont commencé à penser, ils ont été obligés de résoudre anthropomorphiquement le monde en une multitude de personnalités faites à leur image ; les accidents et les hasards qu’ils interprétaient superstitieusement étaient donc à leurs yeux des actions, des manifestations de personnes ; autrement dit, ils se comportaient exactement comme les paranoïaques, qui tirent des conclusions du moindre signe fourni par d’autres, et comme se comportent tous les hommes normaux qui, avec raison, formulent des jugements sur le caractère de leurs semblables en se basant sur leurs actes accidentels et non-intentionnels. Dans notre conception du monde moderne – conception scientifique, et qui est encore loin d’être achevée dans toutes ses parties – la superstition apparaît donc quelque peu déplacée ; mais elle était justifiée dans la conception des époques pré-scientifiques, puisqu’elle en était un compliment logique.

Le Romain, qui renonçait à un important projet parce qu’il venait de constater un vol d’oiseaux défavorable, avait donc relativement raison ; il agissait conformément a ses prémisses. Mais lorsqu’il renonçait à son projet, parce qu’il avait fait un faux-pas sur le seuil de sa porte, il se montrait supérieur à nous autres incrédules, il se révélait meilleur psychologue que nous ne le sommes. C’est que ce faux-pas était pour lui une preuve de l’existence d’un doute, d’une opposition intérieure à ce projet, doute et opposition dont la force pouvait annihiler celle de son intention au moment de l’exécution du projet. On n’est en effet sûr du succès complet que lorsque toutes les forces de l’âme sont tendues vers le but désiré. Quelle réponse le Guillaume Tell de Schiller, qui a si longtemps hésité à abattre la pomme placée sur la tête de son fils, donne-t-il à Gessler lui demandant pourquoi il avait préparé une autre flèche ? « Cette flèche, dit-il, m’aurait servi à vous transpercer vous-même, si j’avais tué mon enfant.

Et soyez certain qu’en ce qui vous concerne, je ne vous aurais pas manqué. »

IV.

Celui qui a eu l’occasion d’étudier à l’aide de la psychanalyse les tendances cachées de l’homme, se trouve également en état de connaître pas mal de choses sur la qualité des motifs inconscients qui se manifestent dans la superstition. C’est chez les névrosés, souvent très intelligents et souffrant d’idées obsédantes et d’états obsessionnels, qu’on constate avec le plus de netteté que la superstition a sa racine dans des tendances refoulées, d’un caractère hostile et cruel. La superstition signifie avant tout attente d’un malheur, et celui qui a souvent souhaité du mal à d’autres, mais qui, dirigé par l’éducation, a réussi à refouler ces souhaits dans l’inconscient, sera particulièrement enclin à vivre dans la crainte perpétuelle qu’un malheur ne vienne le frapper à titre de châtiment pour sa méchanceté inconsciente.

Nous reconnaissons volontiers que nous sommes loin d’avoir épuisé par ces remarques la psychologie de la superstition. Avant de quitter ce sujet, nous devons toutefois nous arrêter un instant à la question suivante : faut-il refuser à la superstition toute base réelle ? est-il bien certain que les phénomènes connus sous les noms d’avertissement, de rêve prophétique, d’expérience télépathique, de manifestation de forces suprasensibles, etc., ne soient que de simples produits de l’imagination, sans aucun rapport avec la réalité ? Loin de moi l’idée de formuler un jugement aussi rigoureux et absolu sur des phénomènes dont l’existence a été attestée même par des hommes très éminents au point de vue intellectuel. Tout ce que nous pouvons en dire, c’est que leur étude n’est pas achevée et qu’ils ont besoin d’être soumis à de nouvelles recherches, plus approfondies. Et il est même permis d’espérer que les données que nous commençons à posséder sur les processus psychiques inconscients contribueront dans une grande mesure à élucider ces phénomènes, sans que nous soyons obligés d’imposer à nos conceptions actuelles de modifications trop radicales. Et lorsqu’on aura réussi à prouver la réalité d’autres phénomènes encore, ceux, par exemple, qui sont à la base du spiritisme, nous ferons subir à nos « lois » les modifications imposées par ces nouvelles expériences, sans bouleverser de fond en comble l’ordre des choses et les liens qui les rattachent les unes aux autres.

En restant dans les limites de ces considérations, je ne puis donner aux questions formulées plus haut qu’une réponse subjective, c’est-à-dire fondée sur mon expérience personnelle. Je suis obligé d’avouer que je fais partie de cette catégorie d’hommes indignes devant lesquels les esprits suspendent leur activité et auxquels le suprasensible échappe, de sorte que je ne me suis jamais trouvé capable d’éprouver quoi que ce soit qui pût faire naître en moi la croyance aux miracles. Comme tous les hommes, j’ai eu des pressentiments et éprouvé des malheurs, mais il n’y a jamais eu coïncidence entre les uns et les autres, c’est-à-dire que les pressentiments n’ont jamais été suivis de malheurs et que les malheurs n’ont jamais été précédés de pressentiments. Lorsque, jeune homme, j’habitais une grande ville étrangère, seul et loin des miens, il m’a souvent semblé entendre subitement prononcer mon nom par une voix connue et chère et je notais le moment précis où s’était produite l’hallucination, pour me renseigner auprès des miens sur ce qui s’était passé chez eux à ce moment-là. On me répondait chaque fois qu’il ne s’était rien passé. En revanche, il m’est arrivé plus tard de causer tranquillement et sans le moindre pressentiment avec un malade, alors que mon enfant était sur le point de mourir d’une hémorragie. Aucun des pressentiments, d’ailleurs, dont m’ont fait part mes malades n’a jamais pu acquérir à mes yeux la valeur d’un phénomène réel.

La croyance aux rêves prophétiques compte beaucoup de partisans, parce qu’elle peut s’appuyer sur le fait que beaucoup de choses revêtent plus tard dans la réalité J’aspect que le désir leur avait donné pendant le rêve. À cela il n’y a rien d’étonnant, et d’ailleurs la crédulité des rêveurs néglige très volontiers les écarts souvent considérables qui existent entre la chose rêvée et la chose réalisée. Une malade intelligente et ayant horreur du mensonge a livré un jour à mon analyse un bel exemple d’un rêve qu’on peut avec raison qualifier de prophétique. Elle avait rêvé avoir rencontré, devant tel magasin, situé dans telle rue, son ancien ami et médecin ; or, ayant le lendemain matin une course à faire dans le centre de la ville, elle rencontra effectivement ce monsieur à l’endroit précis où elle l’avait vu dans le rêve. Je lui fis remarquer que cette singulière coïncidence était restée sans aucun rapport avec les événements de sa vie ultérieure, qu’il était donc impossible de lui trouver une justification dans les faits qui l’avaient suivie.

Un examen a permis de l’établir : rien ne prouvait que la dame se soit souvenue de son rêve dès le matin, c’est-à-dire avant la rencontre. Elle consentit volontiers à considérer avec moi la situation comme dépourvue de tout caractère miraculeux et à n’y voir qu’un problème psychologique intéressant. Elle traverse un matin une certaine rue, rencontre devant un certain magasin son ancien médecin et, en le voyant, elle se croit convaincue d’avoir rêvé la nuit précédente qu’elle a rencontré ce médecin au même endroit. L’analyse a pu montrer avec beaucoup de vraisemblance comment s’était formée chez elle cette conviction, à laquelle on ne peut, d’une façon générale, refuser un certain degré de sincérité. Une rencontre dans un endroit déterminé, après une attente préalable, n’est autre chose qu’un rendez-vous. La vue du vieux médecin a évoqué chez elle le souvenir du temps jadis où les rendez-vous avec une troisième personne, dont ce médecin était également l’ami, ont joué dans sa vie un rôle très important. Elle a conservé des relations avec cette troisième personne et l’avait attendue en vain le jour qui avait précédé le rêve. Si je pouvais donner ici tous les détails de cette situation, il me serait facile de montrer que l’illusion du rêve prophétique, qui s’est formée à la vue de l’ancien ami, équivaut à peu près au discours suivant : « Ah, cher docteur, vous me rappelez maintenant le bon vieux temps, alors que je n’attendais jamais N. en vain et qu’il était fidèle aux rendez-vous. »

Voici un exemple personnel de cette « coïncidence singulière », qui consiste à rencontrer une personne à laquelle on vient justement de penser. Par sa simplicité et sa facilité d’interprétation, cet exemple peut être considéré comme un cas-modèle. Quelques jours après avoir reçu le titre de professeur qui, dans les États monarchiques, confère une grande autorité, je me laisse, au cours d’une promenade en ville, absorber par une rêverie enfantine dans laquelle je formais des projets de vengeance contre les parents d’une de mes anciennes malades. Ces parents m’avaient appelé, quelques mois auparavant, auprès de leur petite fille chez laquelle s’était produit, à la suite d’un rêve, un phénomène obsessionnel intéressant. Ce cas, dont je cherchais à établir la genèse, m’intéressait beaucoup ; mais le traitement que j’avais proposé ne fut pas accepté par les parents qui me firent comprendre qu’ils avaient l’intention de s’adresser à une célébrité étrangère, traitant par l’hypnose. Je rêvais donc qu’après l’échec complet de cette tentative, les parents me priaient d’appliquer mon traitement à moi, disant qu’ils avaient maintenant pleine confiance, etc. Mais moi, je répondais : « Ah oui, maintenant que je suis professeur vous avez confiance. Le titre n’a rien ajouté à mes connaissances. Puisque vous ne vouliez pas de moi, lorsque j’étais « docent », vous vous passerez de moi aujourd’hui que je suis professeur. » Tout à coup ma rêverie est interrompue par un salut lancé à haute voix : « Bonjour, Monsieur le Professeur ! » Je lève la tête et qui vois-je ? Les parents de mon ancienne malade dont je venais de me venger en repoussant les offres. Il m’a suffi d’un instant de réflexion pour constater qu’il n’y avait dans cette coïncidence rien de miraculeux, J’étais dans une rue droite, large, peu fréquentée, le couple venait dans ma direction ; en jetant devant moi un rapide regard, alors qu’ils étaient à une vingtaine de pas, j’ai certainement aperçu et reconnu leurs visages, mais, comme il arrive dans une hallucination négative, j’ai écarté cette perception, pour les motifs affectifs qui se sont manifestés dans la rêverie, laquelle a surgi avec toutes les apparences de la spontanéité.

Je rapporte, d’après M. Otto Rank, un autre cas d’ « explication d’un prétendu pressentiment » (Zentralbl. f. Psychoanal., 11, 5) :

« Il y a quelque temps, j’ai fait moi-même l’expérience d’une variante bizarre de cette « miraculeuse coïncidence » qui consiste à rencontrer une personne à laquelle on vient justement de penser. Je me rends la veille de Noël à la Banque d’Autriche-Hongrie pour échanger, en vue des étrennes, un billet de dix couronnes contre dix pièces de 1 couronne en argent. Plongé dans des rêves ambitieux liés au contraste entre la maigre somme que j’allais toucher et les énormes masses d’argent accumulées dans la banque, je débouche dans la petite rue où est située cette dernière. Je vois devant le portail une automobile ; beaucoup de gens entrent dans la banque et en sortent. Je me demande si les employés auront le temps de s’occuper de mes couronnes ; je ferai d’ailleurs vite ; je déposerai le billet et je dirai : « Donnez-moi de l’or, s’il vous plaît. » J’aperçois aussitôt mon erreur : c’est de l’argent que je dois demander ; et je sors de ma rêverie. Je suis à quelques pas de l’entrée et je vois venir au-devant de moi un jeune homme que je crois connaître, mais je que ne puis encore reconnaître avec certitude, à cause de ma myopie, Lorsqu’il s’approche davantage, je reconnais en lui un camarade d’école de mon frère, nommé Gold (or), frère lui-même d’un écrivain connu, sur l’appui duquel j’avais beaucoup compté au début de ma carrière littéraire. Cet appui m’a manqué et, avec lui, le succès matériel espéré qui m’avait préoccupé dans ma rêverie, pendant que je me rendais à la banque. Plongé dans mes rêveries, j’ai donc dû percevoir, sans m’en rendre compte, l’approche de M. Gold, ce qui, dans ma conscience rêvant de succès matériels, s’est manifesté sous la forme de la décision que j’avais prise de demander au caissier de l’or (Gold), à la place de l’argent qui est de valeur moindre. D’autre part, le fait paradoxal que mon inconscient a été capable de percevoir un objet que l’œil n’a reconnu que plus tard s’explique par un « complexe » (Bleuler) particulier qui, orienté vers des choses matérielles, dirigeait mes pas, à l’exclusion de toute autre préoccupation, vers le bâtiment où s’effectuait l’échange entre or et billets de banque. »

On rattache encore au domaine du miraculeux et du mystérieux la bizarre sensation qu’on éprouve à certains moments et dans certaines situations et qui fait qu’on croit avoir déjà vu ce qu’on voit, s’être déjà trouvé une fois dans la même situation, sans toutefois pouvoir se rappeler quand et dans quelles conditions. Je sais que je m’exprime très improprement, en qualifiant de sensation ce qu’on éprouve dans ces moments-là. Il s’agit plutôt d’un jugement, et d’un jugement cognitif ; mais ces ras n’en présentent pas moins un caractère particulier, et l’on ne doit pas négliger le fait de l’impossibilité de se souvenir de ce que l’on cherche. J’ignore si l’on s’est sérieusement servi de ce phénomène du « déjà vu », pour en faire un argument prouvant une existence psychique antérieure de l’individu ; mais les psychologues se sont intéressés à ce phénomène et se sont livrés aux spéculations les plus variées à propos de cette énigme. Aucune des explications proposées ne me paraît correcte, car toutes ne tiennent compte que des détails qui accompagnent le phénomène et des conditions qui le favorisent. La plupart des psychologues actuels négligent complètement les processus psychiques qui, à mon avis, sont seuls susceptibles de fournir l’explication du « déjà vu » – je veux parler des rêveries inconscientes.

Je crois qu’on a tort de qualifier d’illusion la sensation du « déjà vu et déjà éprouvé ». Il s’agit réellement, dans ces moments-là, de quelque chose qui a déjà été éprouvé ; seulement, ce quelque chose ne peut faire l’objet d’un souvenir conscient, parce que l’individu n’en a jamais eu conscience. Bref, la sensation du « déjà vu » correspond au souvenir d’une rêverie inconsciente. Il y a des rêveries (rêves éveillés) inconscientes, comme il y a des rêveries conscientes, que chacun connaît par sa propre expérience.

Je sais que le sujet mériterait une discussion approfondie ; mais je ne donnerai ici que l’analyse d’un seul cas de « déjà vu », et encore parce que la sensation a été remarquable par son intensité et sa durée. Une dame, aujourd’hui âgée de 37 ans, prétend se rappeler de la façon la plus nette qu’étant venue, à l’âge de 12 ans et demi, en visite chez des amies habitant la campagne, elle eut la sensation, en entrant pour la première fois dans le jardin, d’y avoir déjà été. La même sensation se renouvela, lorsqu’elle entra dans les appartements, de sorte qu’elle savait d’avance quelle pièce serait la suivante, quel coup d’œil on aurait de cette pièce, etc. Il résulte de tous les renseignements recueillis que c’était bien pour la première fois qu’elle voyait et la maison et le jardin. La dame qui racontait cela, n’en cherchait pas l’explication psychologique, mais voyait dans la sensation qu’elle avait éprouvée alors un pressentiment prophétique du rôle que ces amies devaient jouer plus tard dans sa vie affective. Mais en réfléchissant aux circonstances dans lesquelles s’est produit ce phénomène, nous trouvons facilement les éléments de son explication. Lorsque cette visite fut décidée, elle savait que ces jeunes filles avaient un frère unique, gravement malade. Elle put le voir pendant son séjour là-bas, lui trouva très mauvaise mine et se dit qu’il ne tarderait pas à mourir. Or, son unique frère à elle avait eu, quelques mois auparavant, une diphtérie grave ; pendant sa maladie, elle fut éloignée de la maison et séjourna pendant plusieurs semaines chez une parente. Elle croit se rappeler que son frère l’avait accompagnée dans cette visite à la campagne ; elle pense même que ce fut sa première grande sortie après sa maladie. Ses souvenirs sur ces points sont d’ailleurs singulièrement vagues, alors qu’elle se rappelle parfaitement tous les autres détails, et notamment la robe qu’elle portait ce jour-là. Il suffit d’un peu d’expérience pour deviner que l’attente de la mort de son frère a alors joué un grand rôle dans la vie de cette jeune fille et que cette attente n’a jamais été consciente, ou bien a subi un refoulement énergique a la suite de l’heureuse issue de la maladie. Dans le cas contraire (si son frère était mort), elle aurait été obligée de mettre une autre robe, et notamment une robe de deuil. Elle retrouve chez ses amies une situation analogue : un frère unique, en danger de mort (il est d’ailleurs mort peu après). Elle aurait dû se souvenir consciemment qu’elle s’était trouvée elle-même dans cette situation quelque mois auparavant ; niais empêchée d’évoquer ce souvenir, parce qu’il était refoulé, elle a transféré sa sensation de souvenir à la maison et an jardin, ce qui lui fit éprouver un sentiment de « fausse reconnaissance », l’illusion d’avoir déjà vu tout cela. Nous pouvons conclure du fait du refoulement que l’attente où elle se trouvait à l’époque de voir son frère mourir avait presque le caractère d’un désir capricieux : elle serait alors restée l’enfant unique. Au cours de la névrose dont elle fut atteinte ultérieurement elle était obsédée de la façon la plus intense par la crainte de voir ses parents mourir, crainte derrière laquelle l’analyse a pu, comme toujours, découvrir un désir inconscient ayant le même contenu.

En ce qui concerne les quelques rares et rapides sensations de « déjà vu » que j’ai éprouvées moi-même, j’ai toujours réussi à leur assigner pour origine les constellations affectives du moment. « Il s’agissait chaque fois du réveil de conceptions et de projets imaginaires (inconnus et inconscients) qui correspondait, chez moi, au désir d’obtenir une amélioration de ma situation [2]. »

Référence


Extrait de Freud, S. (1901). Psychopathologie de la vie quotidienne. Application de la psychanalyse à l’interprétation des actes de la vie quotidienne. Traduit de l’Allemand par le Dr. S. Jankélévitch, en 1922, Editions Ebooks libres et gratuits, p. 289-300.

Notes

[1Qu’il ne faut pas confondre avec la connaissance vraie.

[2Cette explication du « déjà vu » n’a encore reçu l’adhésion que d’un seul observateur. Le Dr Ferenczi, auquel la troisième édition de ce livre doit tant de précieuses contributions, m’écrit : « J’ai pu me convaincue, aussi bien sur moi-même que sur d’autres, que le sentiment inexplicable de « déjà vu » peut être ramené à des rêveries inconscientes dont on garde le souvenir inconscient dans une situation donnée. Chez un de mes malades, les choses semblaient se passer autrement, mais en réalité d’une façon tout à fait analogue. Ce sentiment se reproduisait chez lui fréquemment, mais il a été possible de trouver chaque fois qu’il provenait d’un rêve refoulé ou d’une fraction de rêve refoulé de la nuit précédente. Il semble donc que le « déjà vu » peut avoir sa source non seulement dans les rêves éveillés, mais aussi dans les rêves nocturnes. » ( J’ai appris plus tard que Grasset a donné en 1904 une explication du phénomène se rapprochant sensiblement de la mienne).


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